Mères seules : comprendre une vulnérabilité intersectionnelle
Par l’équipe de l’OFVFF – Observatoire Féministe des Violences Faites aux Femmes
La monoparentalité féminine n’est pas un choix de vie qui aurait mal tourné, ni une addition de difficultés individuelles. C’est une vulnérabilité produite : par une organisation genrée de la parentalité, par la précarisation économique des femmes, et souvent par un contrôle coercitif qui ne s’arrête pas à la séparation. En Belgique, plus de huit familles monoparentales sur dix sont dirigées par une femme, et elles courent un risque de pauvreté environ quatre fois supérieur à celui des familles à deux adultes.
Ce dossier propose une lecture féministe, intersectionnelle et attentive au trauma de la réalité des mères seules. Il relie ce que l’on présente trop souvent comme des échecs personnels aux mécanismes du contrôle coercitif dans le couple et aux angles morts de nos institutions.
Monoparentalité féminine : de quoi parle-t-on, et combien en Belgique ?
Derrière la définition administrative se cache une réalité sociale plurielle. La monoparentalité recouvre des situations très différentes selon les ressources, l’origine ou le parcours de séparation. La lire uniquement comme une « structure de ménage » revient à effacer ce qui la produit : une société qui continue d’assigner aux mères l’essentiel de la charge éducative, domestique et mentale.
Les données belges sont sans ambiguïté. On comptait environ 509 500 familles monoparentales en 2023, dont 80,6 % dirigées par une femme, selon les statistiques de genre de Gender Stat. À Bruxelles, la part grimpe à environ 86 %, et près d’un tiers des familles avec enfants y sont monoparentales (32,5 %). La Wallonie suit avec une famille avec enfants sur trois environ.
Environ 80 % à 86 % des familles monoparentales belges sont dirigées par des femmes. La monoparentalité est donc d’abord une question de genre, avant d’être une question de statut familial.
Une charge assumée seule : l’asymétrie genrée de la parentalité
Dans la plupart des couples hétérosexuels, l’organisation du foyer et le travail de soin reposent déjà principalement sur les femmes. Quand le couple se sépare, cette « monoparentalité éducative » ne disparaît pas : elle se prolonge, sans la présence quotidienne d’un second adulte. La mère se retrouve à porter seule ce que deux personnes portaient déjà de façon inégale.
À cette charge s’ajoute un double standard tenace. Un père qui élève seul ses enfants est souvent perçu comme admirable et voit son entourage se mobiliser pour l’aider. Une mère seule, elle, est renvoyée à une évidence : elle est « censée savoir ». Pire, on la tient parfois pour responsable de sa situation, « elle n’avait qu’à mieux choisir ». Ce jugement, loin d’être anodin, alimente l’isolement et décourage le recours à l’aide.
Nommer précisément cette réalité compte : il ne s’agit pas d’un manque d’organisation, mais de cette impression de devoir tout tenir à bout de bras, de ne jamais pouvoir souffler, et de sentir le regard social se poser sur chacune de vos décisions. C’est cet effacement du contexte structurel que l’approche féministe cherche à rendre visible.

La féminisation de la pauvreté : emploi, logement, « pièges à l’emploi »
La « féminisation de la pauvreté » décrit la surexposition des femmes, et particulièrement des mères seules, au risque économique. En Belgique, le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale des familles monoparentales est estimé à 41,3 %, soit près de quatre fois celui des familles à deux adultes et deux enfants (9,8 %), comme le documentent les statistiques belges.
Cette précarité s’enracine dans le marché de l’emploi. Les mères seules sont surreprésentées dans des secteurs peu rémunérés (nettoyage, aide à la personne, titres-services, Horeca) et souvent contraintes à un temps partiel subi ou à des horaires atypiques, difficilement compatibles avec la garde d’enfants. À Bruxelles, une étude relayée en 2026 par La Libre sur l’emploi des mères seules montre un taux d’emploi de 53,6 % pour les mères seules (25-49 ans), soit sept points de moins que les mères en couple ; il chute à 29,1 % à partir de trois enfants.
S’ajoutent les « pièges à l’emploi » : reprendre un travail génère des coûts périphériques (garde, transport) et la perte de certains droits sociaux, si bien que l’écart financier avec l’inactivité devient parfois minime. Le logement, enfin, absorbe une part démesurée du budget, jusqu’à 65 % des revenus d’un ménage monoparental dans certains cas bruxellois. Discriminées sur le marché locatif privé, perçues comme « insolvables », nombre de mères se retrouvent dans des logements exigus, insalubres ou éloignés, ce qui accentue l’isolement. La violence économique après la séparation vient souvent aggraver ce tableau.
Un cumul de vulnérabilités : classe, origine et statut de séjour
Une mère diplômée et dotée de ressources peut mettre en place une « parentalité négociée » : externaliser la garde, maintenir un emploi stable, se loger correctement. À l’inverse, une mère issue des classes populaires bascule plus facilement dans une monoparentalité précaire, où chaque imprévu (une maladie, une facture, un horaire modifié…) peut faire vaciller l’équilibre du foyer.
Pour les mères racisées et issues de l’immigration, la littérature parle de « double » ou « triple désavantage ». Sur le marché de l’emploi, elles subissent une pénalité qui mêle racisme et sexisme : non-reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger, relégation vers des emplois subalternes même lorsqu’elles sont très qualifiées. L’éloignement des réseaux familiaux restés au pays d’origine prive en outre de nombreuses femmes du « capital social » d’entraide qui permet de faire garder un enfant ou de rebondir.
Le statut migratoire cristallise les situations les plus extrêmes. Lorsqu’une femme est arrivée par regroupement familial, la rupture d’une relation violente peut mettre en péril son droit de séjour. La menace d’expulsion, la barrière de la langue et la peur de se voir retirer la garde des enfants poussent alors à l’invisibilité, et souvent au silence. Prendre en compte cette réalité est indispensable pour ne pas proposer des solutions qui présupposent que toutes les femmes peuvent agir librement.
Le contrôle coercitif ne s’arrête pas à la séparation
Le contrôle coercitif désigne une stratégie globale et durable visant à priver une personne de sa liberté, de son autonomie et de ses ressources. Théorisé notamment par le sociologue Evan Stark, il déplace le regard : l’enjeu n’est pas une « dispute qui dérape », mais une prise de contrôle méthodique qui enferme la victime dans ce que Stark appelle une « cage invisible ». La Convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe reconnaît d’ailleurs la violence psychologique et économique comme des violences à part entière.
Ce contrôle s’exerce sur deux fronts. D’abord la privation de ressources : sabotage économique (interdire de travailler, confisquer un salaire, refuser l’argent des besoins de base…), destruction des liens sociaux, atteinte à l’employabilité. Ensuite la privation de liberté : micro-régulation du quotidien, surveillance, humiliations et gaslighting qui installent un état d’hypervigilance et de peur chronique. En dépouillant une femme de ces appuis, l’agresseur s’assure qu’elle n’a « nulle part où aller ».
Un cadre légal récent
Depuis octobre 2023, la Belgique dispose d’une loi « Stop Féminicide », première du genre en Europe. Elle donne une définition légale au féminicide, reconnaît explicitement le contrôle coercitif parmi les violences qui le précèdent, et impose la collecte de données statistiques officielles.
Contrairement à une idée répandue, la rupture ne met pas fin à cette dynamique. La séparation marque la perte du contrôle direct : l’agresseur adapte alors ses tactiques (harcèlement, cyberviolence, sabotage de biens comme le véhicule…). C’est aussi la période la plus dangereuse. Les travaux de Muriel Salmona rappellent qu’une part importante des féminicides survient au moment de la séparation ou juste après, le passage à l’acte létal comme ultime tentative de reprendre le pouvoir. Selon les données réunies par le collectif Stop Féminicide et relayées par l’ONU, la Belgique a recensé 26 féminicides en 2023 et au moins 21 en 2024.

Quand l’enfant devient une arme : harcèlement judiciaire, DARVO et faux « SAP »
Le système judiciaire peut devenir une arme. Le « harcèlement judiciaire » (ou paper abuse) consiste à multiplier les recours, les requêtes et les fausses allégations pour épuiser les ressources émotionnelles et financières de la mère, tout en la maintenant dans l’insécurité quant à la garde. S’y ajoute le mother policing : une hyper-surveillance des compétences maternelles où le moindre faux pas est monté en épingle pour la dépeindre comme instable.
Selon les données rassemblées par Muriel Salmona (2020), une large majorité des femmes continuent de subir des violences de leur ex-partenaire après la séparation, un rappel que la « fin » de la relation n’est pas la fin du danger. L’enfant devient alors le principal canal du contrôle : informations soutirées, menaces transmises, dénigrement systématique de la mère, moments d’échange transformés en occasions d’intimidation.
Lorsqu’une mère tente de protéger un enfant qui refuse de voir un père violent, l’agresseur mobilise souvent le prétendu « syndrome d’aliénation parentale », un concept dépourvu de validité scientifique. C’est une stratégie de type DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender : nier, attaquer, inverser les rôles de victime et d’agresseur). En accusant la mère de « manipuler » l’enfant, l’agresseur détourne l’attention de ses propres abus, et la justice, trop souvent, transfère la garde vers le parent violent. Cette réalité impose de repenser la coparentalité imposée en contexte de violences conjugales.
Du procès en « mauvaise mère » aux pistes de protection
La sociologue Coline Cardi a montré comment la figure de la « mauvaise mère » sert d’outil de contrôle social, visant en priorité les femmes des classes populaires. Plutôt que de lire les difficultés d’un enfant comme le produit d’une violence structurelle (mal-logement, pauvreté, horaires impossibles), on les impute à une supposée incompétence éducative. Les mères sont enfermées dans des injonctions paradoxales : jugées « trop » ou « pas assez », négligentes ou « fusionnelles », toujours sous surveillance.
Cette suspicion atteint son comble quand la mère est victime de violences : on lui reproche alors un « défaut de protection », en exigeant l’impossible, de subir le contrôle coercitif tout en garantissant un foyer parfaitement serein. Sortir de cette logique demande un changement de posture, celui que porte l’approche trauma-informed : comprendre les comportements comme des réponses à un traumatisme, et non comme des fautes.
Sur le plan des politiques publiques et des pratiques, plusieurs leviers font consensus dans la littérature :
- La sécurité d’abord. En contexte de violences, cesser d’imposer une coparentalité qui maintient l’emprise ; former les magistrats, experts et travailleurs sociaux à repérer le contrôle coercitif ; abandonner l’usage du « syndrome d’aliénation parentale » devant les tribunaux.
- Centraliser l’accompagnement. Un guichet unique ou une « Maison des parents solos » avec un référent unique, pour mettre fin au parcours du combattant administratif.
- Renforcer l’autonomie économique. Traiter le non-paiement des pensions alimentaires comme une violence économique et consolider les services de recouvrement. En Belgique, le Service des créances alimentaires (SECAL) peut avancer et recouvrer les montants dus.
- Adapter l’accueil et le logement. Créer des places de crèche aux horaires atypiques, un accès prioritaire au logement social et des habitats groupés pour briser l’isolement.
Questions fréquentes
Pourquoi les mères seules sont-elles plus exposées à la pauvreté ?
Parce que plusieurs mécanismes se cumulent. Les mères seules assument seules la charge financière du foyer, tout en étant surreprésentées dans des emplois précaires et à temps partiel subi. En Belgique, leur risque de pauvreté ou d’exclusion atteint 41,3 %, contre 9,8 % pour une famille à deux adultes et deux enfants. S’y ajoutent les « pièges à l’emploi » (coûts de garde, perte de droits sociaux), la discrimination sur le marché locatif et, fréquemment, une violence économique post-séparation comme le non-paiement des pensions alimentaires. La précarité n’est donc pas un manque de gestion individuelle : c’est le produit d’inégalités structurelles.
Le contrôle coercitif peut-il continuer après la séparation ?
Oui, et c’est fréquent. La séparation prive l’agresseur du contrôle direct ; il adapte alors ses tactiques : harcèlement, cyberviolence, sabotage économique, procédures judiciaires abusives, ou instrumentalisation des enfants lors des moments de garde. La période entourant la rupture est même identifiée comme la plus dangereuse en matière de violences graves. Comprendre cette continuité est essentiel : penser qu’« une fois séparée, c’est fini » conduit les institutions à sous-estimer le risque et à imposer une coparentalité qui maintient l’emprise.
Qu’est-ce que le « syndrome d’aliénation parentale » et pourquoi est-il contesté ?
Le « syndrome d’aliénation parentale » (SAP) est un concept sans validité scientifique reconnue, utilisé pour accuser un parent d’avoir « monté » l’enfant contre l’autre. En pratique, il est souvent mobilisé contre des mères qui cherchent à protéger leur enfant d’un père violent. Il fonctionne comme une stratégie DARVO : nier les faits, attaquer la victime et inverser les rôles de victime et d’agresseur. De nombreuses institutions internationales appellent à ne plus l’utiliser en justice, car il peut conduire à confier la garde à un parent violent.
Que faire si un ex-partenaire ne paie pas la pension alimentaire ?
En Belgique, le Service des créances alimentaires (SECAL) peut intervenir pour réclamer la pension au débiteur et, dans certaines conditions, verser des avances. La démarche n’est pas automatique : il faut introduire une demande. D’autres voies existent (huissier de justice, plainte pour abandon de famille). Le non-paiement répété peut relever d’une violence économique, en particulier lorsqu’il s’inscrit dans une logique de contrôle. Un accompagnement social ou juridique permet d’identifier la voie la plus adaptée à votre situation, sans jamais vous exposer davantage.
La monoparentalité en Belgique concerne-t-elle surtout les femmes ?
Oui, très largement. Environ 80 % des familles monoparentales belges sont dirigées par des femmes, et cette part atteint près de 86 % à Bruxelles. Ce déséquilibre reflète la répartition genrée du travail de soin : après une séparation, ce sont majoritairement les mères qui assurent la garde principale et la charge quotidienne des enfants. C’est pourquoi la monoparentalité est aussi une question féministe : elle rend visible une inégalité qui préexistait au sein du couple et que la rupture ne fait qu’amplifier.
En résumé
La vulnérabilité des mères seules n’est ni un hasard ni une erreur de parcours : elle est produite par le croisement du genre, de la classe, de l’origine et, souvent, d’un contrôle coercitif qui survit à la séparation. La lire ainsi, c’est cesser de surveiller les mères pour commencer à protéger les femmes. C’est aussi la condition d’une action publique juste : sécurité d’abord, accompagnement centralisé et véritable autonomie économique.
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